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Et si l’impôt nuisait au développement durable ? Par Mohamed Abdallahi Bousseiry, Consultant, chercheur en communication

Jeudi 26 Mars 2026 - 10:38

Et si l’impôt nuisait au développement durable ? Par Mohamed Abdallahi Bousseiry, Consultant, chercheur en communication

L’impôt est indispensable à chaque pays, car il constitue la principale source de financement des États, en particulier ceux qui ne disposent pas ou plus de ressources naturelles. Il permet d’assurer le bien-être collectif et garantit les services publics, les infrastructures, la redistribution des richesses, la sécurité et la paix civile, tout en contribuant au développement économique et social. Toutefois, cet outil devient un fardeau lorsqu’il s’avère excessif ou injuste, au point d’étouffer l’économie, de décourager le travail et de miner la confiance des citoyens envers l’État.

D’aucuns  pensent, aujourd’hui, que les nouvelles taxes douanières élevées (30 %) sur les smartphones, déjà sources de tensions sociales, risquent d’avoir des conséquences plus graves sur le développement durable, objectif central de toute politique fiscale.
 

Dans ce contexte, ces mesures de taxation pourraient-elles compromettre l’objectif de développement durable poursuivi par l’État ? Auraient-elles des répercussions sérieuses sur le développement économique, culturel et social du pays ?
 

Avant d’explorer ces problématiques, je tiens à préciser que je ne m’attarderai pas outre mesure sur les tensions entre jeunes, commerçants et autorités, ni sur les tambours de leurs blogueurs et encore moins sur les critiques des détracteurs du gouvernement. Peu importent leurs motivations ou leurs arrière-pensées.
 

Je n’accorderai pas davantage de crédit aux tapages concernant la fiabilité de l’entreprise chargée de traquer les fantômes numériques frauduleux, ni sur l’autorisation qu’elle aurait obtenue pour accéder aux données personnelles, pas plus que sur « le milliard qui lui aurait été prétendument versé », ou sur l’intermédiaire mauritanien qui aurait pesé sur un marché "gros à gré", « scellé dans l’opacité ». Ces rumeurs, encore flottant dans l’air, n’ont pas trouvé l’ancre des preuves irréfutables. Tant que la lumière de la vérité ne les confirme, je ne pourrai donc pas bâtir ma réflexion sur leur sable mouvant.

 

 

Les TICs, des moteurs puissants de prospérite
 

Mais, au‑delà de ces incertitudes et des polémiques qui les entourent, il est aujourd’hui établi que le numérique n’est plus un outil de communication de luxe, mais un levier stratégique pour stimuler la croissance économique culturelle et sociale. A condition d’être régulés et inclusifs, les TIC sont des moteurs puissants de prospérité, de bien-être collectif et de cohésion sociale, si l’on réalise pleinement leur potentiel d’éducation, d’information, de communication et d’inclusion sociales. Ils permettent une bonne communication sur les différentes questions de développement, mais leur impact dépend de la gouvernance, de l’accès équitable et de l’investissement dans des domaines porteurs. Ces domaines sont l’éducation, la formation, la santé connectée, l’agriculture intelligente, l’environnement sain, les services de bases, l’accès au nouveaux marchés et nouvelles technologie, ainsi que la diffusion de la culture citoyenne et démocratique, de la gouvernance participative et de l’engagement civique (y compris le paiement des impôts), pour ne citer que ceux-là.
 

C’est pourquoi, la Mauritanie a investi massivement dans les TICs : réseau national à fibres optiques, introduction de la 4G, câbles sous-marins, data centers, cybersécurité, etc. L’État a également acquis plusieurs générations du système SYDONIA afin de gérer les opérations douanières et de faciliter la dématérialisation des procédures. Il a créé une multitude de portails, plateformes et applications numériques comme my IMEI pour le suivi des téléphones non dédouanés, Jibaya pour la fiscalité, Houwiyeti pour l’état-civil, GIMTEL pour les transactions bancaires, le Guichet Unique Numérique de l’Investissement (APIM), etc.
 

Ces réalisations, qui ont coûté cher au contribuable, visent à moderniser les services publics, simplifier les démarches administratives et améliorer le climat des affaires. Le pays doit continuer à investir sans relâche afin d’accompagner le développement vertigineux des TIC, moderniser les outils et acquérir de nouvelles générations de technologies pour répondre à la demande croissante de services.
 

Or, l’accès à ces services passe nécessairement par des terminaux numériques. L’ordinateur restant l’apanage des institutions et d’une élite aisée restreinte, la majorité de la population se contente du smartphone, moins coûteux, plus simple à manipuler et offrant des fonctionnalités de réception radio/TV. Si ces appareils devenaient financièrement inaccessibles au citoyen moyen, le lien serait rompu, l’offre de services digitaux ne répondrait plus à la forte demande et les investissements réalisés risqueraient de se transformer en éléphants blancs.
 

Mais ce que certains décideurs nationaux semblent ne pas savoir, c’est que tout type de téléphone portable est désormais un utilitaire indispensable. Selon les études, c’est par lui que les Mauritaniens s’informent le plus, y compris sur les questions de développement. Le smartphone, en particulier, permet de recevoir des messages audiovisuels, ce qui répond aux profils des communautés enracinées dans la tradition orale et confrontées à un taux d’analphabétisme élevé.

 

Un outil devenu indispensable

 

En effet, plusieurs enquêtes réalisées par le Gouvernement ou ses partenaires sur un échantillon représentatif de la population (ANSADE 2019 et 2021, MS/UNICEF 2021, etc.) confirment cette tendance de l’audience des médias dans notre pays. Elles montrent que ces outils numériques, permettant de communiquer par MMS, plus que ceux limités au SMS, sont devenus les meilleurs moyens de communication pour le développement. Ces canaux se sont imposés comme première source d’information et comme choix privilégié des différents segments du public mauritanien.

Ainsi, l’ANSADE (ex ONS) révèle dans son EDS 2021 que « le téléphone portable est, de loin, le bien le plus possédé par les ménages (90 %) », avec une variation allant de « 84 % en milieu rural à 96 % en milieu urbain ». Alors que son EPCV 2019 indiquait que seulement « 36,9 % des ménages mauritaniens possèdent un poste radio et un téléviseur». Les études ne mentionnent plus le lectorat des journaux en voie de disparition.
 

L’importance du téléphone portable se reflète aussi dans le nombre d’abonnés (4,74 millions en 2021), qui dépassait même celui de la population, puisqu’un individu peut souscrire à plusieurs opérateurs à la fois.
 

Concernant Internet, Hootsuite, leader mondial du suivi des fréquentations du web, recensait en 2020 un total de 1,5 million d’internautes en Mauritanie et une forte utilisation des réseaux sociaux, tendance confirmée par d’autres sources nationales. Les plateformes les plus populaires dans notre pays sont WhatsApp, Facebook, Tik Tok et You Tube. Enfin, selon des classements presque concordants de l’agrégateur de contenus mauritanien rimnow.mr et du site américain alexa.com, spécialisé dans l’analyse du trafic Internet, les sites d’information les plus visités sont : rimnow.mr, alakhbar.info, saharamedias.net et ami.mr. 
 

L’importance croissante de la toile se confirme également à travers les mêmes études (ANSADE et partenaires), qui montrent que l’audimat des médias classiques (radio et télévision), autrefois premières sources d’information, recule inexorablement face au numérique, désormais canal privilégié des Mauritaniens. D’ailleurs, cette dynamique est mondiale puisque les médias internationaux les plus prestigieux ont créé leurs propres pages sur les réseaux sociaux afin de toucher un public plus large. Découvrant à leur tour cette réalité incontournable, nos médias nationaux ont suivi le mouvement.

 

Dans ce contexte, la politique douanière actuelle apparaît inopportune et excessivement zélée, car elle introduit une taxe trop élevée qui met cet utilitaire hors de portée du citoyen ordinaire, ce qui compromettrait la communication pour le développement. Elle impose en plus le suivi exclusif des téléphones frauduleux jusque dans les mains du consommateur final. Pour pouvoir inspirer cette politique, il faut admettre que le nombre de produits entrés clandestinement sur notre territoire est sans doute considérable, tout comme la manne qui aurait échappé aux finances publiques. Ce revers, à ne pas imputer au citoyen ordinaire, est tout simplement synonyme de négligence ou de faibles capacités techniques et opérationnelles des services douaniers, pour ne pas en dire davantage.

 

Un fossé numérique supplémentaire

 

Mais pourquoi priver la majorité des Mauritaniens d’un outil aussi indispensable à leur bien-être collectif ? Et comment peut-on préférer s’attaquer à un citoyen, qui n’est pas responsable au plan logique mais se retrouve fautif sur le plan légal, plutôt que d’arrêter à l’entrée des frontières et poursuivre le véritable coupable, l’importateur, qui lui en est sorti indemne ?
 

Une telle stratégie pourrait, en plus, offrir, à l’avenir aux acteurs malveillants l’opportunité de se livrer à des pratiques de corruption, sans impact réel sur les recettes de l’État, mais au détriment du portefeuille du pauvre citoyen. Pire encore, si seuls les Mauritaniens les plus aisés, une infime minorité, pouvaient se procurer des smartphones, cela accentuerait les disparités économiques et sociales qui fragilisent notre vivre-ensemble. Ce fossé numérique supplémentaire limiterait l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux soins, creuserait les inégalités déjà criantes et compromettrait la cohésion sociale, freinant ainsi le développement harmonieux et durable du pays.
 

Déjà amoindries par les coûts liés à son suivi numérique, lui-même contesté par de nombreux citoyens en raison des risques « de fuite de données personnelles y compris celles des hauts responsables», les recettes générées par cette taxe, ne sauraient compenser les dommages qu’elle engendre à long terme pour le développement en général. D’ailleurs, avec cette taxe de 30 %, les recettes habituelles chuteront inéluctablement, car « trop d’impôt tue l’impôt », comme le disent les techniciens du métier.
 

Au regard de ces considérations, les autorités auraient dû envisager de subventionner ces produits, désormais considérés de première nécessité, comme l’avait recommandé, dans le temps l’Autorité de régulation (ARE) dans le but d’encourager l’accès universel à Internet. Mais les décideurs invoqueraient, comme d’habitude, la nécessité de s’aligner sur les prix appliqués dans les pays voisins, par crainte de réexportations, lesquelles traduisent surtout un manque de vigilance et une faible capacité douanière. À défaut de les exonérer, il est impératif de revenir sur la taxe appliquée à ces outils de communication, tout en renforçant la surveillance des frontières grâce à la mobilisation des ressources nécessaires, y compris celles destinées aux prestataires chargés du suivi des téléphones frauduleux. Une telle mesure consoliderait le développement durable, l’équité sociale et la confiance des citoyens.

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